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La démondialisation en marche ou la tentation de Trump

Devant la tentation de Donald Trump de modifier les paradigmes du libre-échange, les économistes et les stratèges financiers restent perplexes. Pourtant, ce changement est rendu nécessaire par les dérives du système. En effet, c’est paradoxalement la création de l’OMC en 1995 qui mettra fin au bon fonctionnement de la libéralisation des échanges de marchandises et de services. Alors que les accords du GATT avaient déjà permis, depuis 1947, de diminuer inexorablement les barrières tarifaires et non tarifaires à l’échange, grâce à l’intérêt bien compris de chacun des protagonistes, la transformation de ce secrétariat en organisation internationale a constitué le paroxysme du mouvement de libre-échange. Lorsque l’OMC lance le cycle de Doha, après avoir parallèlement admis la Chine en son sein, les ferments du déclin sont déjà présents, à savoir : la problématique de l’équilibre à l’échange et le manque de coopération internationale.
 
 
Devant la difficulté du libre-échange de trouver un équilibre commercial et politique
 
„► La nécessité de l’équilibre…
 
Les théories du libre-échange, qui sous-tendent ce mouvement de libéralisation des transferts de marchandises et de capitaux, démontrent que les deux partenaires obtiennent un gain économique à l’échange. Malheureusement, il ne faut pas que les deux protagonistes soient de taille trop disproportionnée pour ne pas que l’un capte ce gain de façon exclusive au détriment de l’autre. Or, la taille et la puissance politique de la Chine ont bouleversé ce partage et permis au pays d’accumuler des excédents mirifiques (cf. chronique du 24/10/2016 Le balancier commercial ou comment repenser la mondialisation). En effet, lorsqu’un pays accumule des excédents, il devient le créditeur de ses clients et, par symétrie, ceux qui accumulent les déficits des débiteurs. Chacun d’entre nous sait intuitivement que ce mouvement ne peut être éternel. Le système monétaire international, qu’il soit à taux de change fixe ou flottant depuis 1971, est chargé de réguler ce partage de gain à l’échange. Il n’a malheureusement pu jouer son rôle car régulièrement "manipulé" par les différents protagonistes. Si la finance a permis de perpétuer ces déséquilibres un certain temps par le recours à l’endettement, il y a un prix à payer : l’appauvrissement relatif du système économique du plus faible par rapport à celui du plus fort.
 
C’est dire à quel point la puissance démographique de la Chine lui a permis de s’approprier une part essentielle du gain à l’échange. Ainsi en captant le système productif du monde entier, elle a réussi un décollage exceptionnel dans l’histoire du capitalisme. Certes, le monde entier a bénéficié de ses taux de croissance à deux chiffres et de ses forces désinflationnistes puissantes qui alimentaient le pouvoir d’achat des consommateurs occidentaux. Mais il a parallèlement perdu de ses forces productives mises en concurrence directe avec son débiteur, créant un malaise sociétal important à l’intérieur de chacune des zones économiques. Ce malaise a été aggravé par le remplacement continu de l’emploi par le progrès technique dans ces mêmes secteurs productifs. À l’inverse, en dix ans, cette mondialisation a sorti plus d’un milliard de Chinois de la pauvreté en les faisant accéder à la classe moyenne qui resterait aujourd’hui un formidable moteur de croissance s’il était partagé par Pékin. Pour les pays occidentaux, tant les États-Unis que l’Europe, la contrepartie aura été la remise en question des rentes en termes de niveau de vie et la pression accrue exercée sur leur propre classe moyenne.
 
Parallèlement, des firmes internationales ont également enclenché un mouvement de mondialisation, provoquant une intégration des marchés et une désintégration du processus de production. Chaque multinationale n’ayant eu de cesse de vouloir s’implanter sur ce formidable marché qui permettait à la fois d’engranger des profits (non rapatriés) et d’alimenter son propre marché intérieur grâce à des coûts de production extrêmement faibles. On estime ainsi que 60% du commerce international correspond à des échanges entre des filiales d’une même multinationale, dans un souci d’optimisation économique et financière. Symbole s’il en est de cette mondialisation, la fabrication de l’iPhone : imaginé et pensé aux États-Unis, son écran est japonais, son processeur produit en Corée, son assemblage effectué en Chine et le produit fini vendu à l’ensemble de la planète.
 
„► … rendu possible par l’explosion de la finance…
 
Si ces déséquilibres des échanges ont pu perdurer dans le temps et cette mondialisation sans cesse croître, c’est grâce à la finance internationale. La libéralisation de mouvement accordée aux capitaux a suivi celle des marchandises et des services financiers dans les années 1990 (Ainsi les investissements, dettes et activités bancaires sont-ils passés de 5% du PIB mondial en 1990 à 20% en 2006.) Ces déséquilibres commerciaux, financés par des importations de capitaux sous forme de dette ou d’investissement, portaient en germe leur propre sortie sous forme de remboursement ou de rapatriement de bénéfices.
 
La crise des subprimes est venue stopper net ces mouvements de capitaux. Les prêts interbancaires internationaux ont été divisés par deux depuis leur pic de 2008, le poids des mouvements de capitaux par dix passant de 20% à 2,6% du PIB mondial. Les investissements internationaux ont été très ralentis puisque de 2 000 Mds€ en 2007, ils sont passés à 1 500 Mds€ aujourd’hui (même si, encore une fois, près d’un tiers de ceux-ci ne sont que des transferts de capitaux entre filiales d’une même multinationale pour échapper à des réglementations locales ou, comme l’on dit "pudiquement" pour raison d’optimisation fiscale).
 
Ces rapatriements de capitaux, conséquences du gain à l’échange, auraient dû être réinjectés dans l’économie nationale et participer ainsi à la croissance. Or, pour des raisons d’imposition fiscale, ils restent stériles, bloqués sur des comptes offshore, diminuant ainsi la production mondiale potentielle. On estime à 2 100 Mds$ cette épargne d’entreprises américaines stockée à l’étranger.
 
„► … appelait à une gouvernance mondiale.
 
Le deuxième ver dans le fruit du libre-échange est la réciprocité multilatérale. Pour que chacun soit gagnant à l’échange un environnement politique coordonné est la condition sine qua none. Or, l’échec du cycle de Doha entamé par l’OMC a démontré les difficultés d’obtenir un accord universel qui s’imposerait à chacun. Les pays occidentaux ont bien essayé de contenir le problème en recentrant leurs accords régionaux. Le dernier accord de libre-échange restera celui signé entre l’Europe et le Canada, qui a bien failli ne pas être conclu par le Vieux Continent tant sa population devient méfiante à l’égard de ce genre d’accords (cf. chronique du 24/10/2016 Le balancier commercial ou comment repenser la mondialisation). Quant au TTIP (Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement) en négociation entre l’Europe et les États-Unis, portant sur les possibilités de convergence en matière de régulation et de déréglementation sur neuf secteurs, il apparaît être mort-né. Même le dernier accord d’envergure, le Partenariat Trans-Pacifique (TPP), signé par les États-Unis en concertation avec onze pays asiatiques et américains (Japon, Singapour, Canada, Mexique, etc.), ne sera certainement pas ratifié au vu de l’hostilité affichée du nouveau président américain. Celui-ci concernait pourtant 45% du PIB mondial et 40% des échanges. Il permettait une nouvelle génération de traités commerciaux impliquant une transparence accrue, ainsi qu’une concertation en amont avec les autorités de régulation, les consommateurs et les parlements. Sa finalité était d’encadrer les problématiques sanitaires, les normes techniques, la protection des investissements, l’environnement ou encore la propriété intellectuelle.
 
Cette phase ultime de libéralisation aurait pu être acceptée par la population des pays développés si la société avait été moins inégalitaire. Les laissés-pour-compte à l’intérieur de chacune des zones économiques sont trop nombreux pour accepter encore plus de difficultés individuelles au nom du gain collectif et renoncer à leur mode de vie.
Les instances politiques n’ayant su, par incompréhension ou par manque de courage, agir fortement sur les contreparties néfastes de cette mondialisation, elles n’ont plus aujourd’hui de crédibilité pour aller plus avant dans cette démarche de libéralisation du commerce international. Pour cause d’absence de pilote à l’échelon mondial, ni les travaux de l’OCDE et du FMI ni ceux de l’OMC n’ont pu dégager de consensus d’action pour garantir une certaine prospérité à l’ensemble de la communauté internationale. La gouvernance mondiale que nécessitait cette mondialisation a failli. La recherche en commun de solutions internationales aux grands problèmes planétaires (migrations, changement climatique, lutte contre la pauvreté, régulation financière, évasion fiscale), fondées sur des valeurs et des intérêts communs, n’a guère tenu ses promesses malgré l’urgence. Certes, l’effort du G20, érigé en vigie de l’économie mondiale en 2008, a paru un temps laisser croire à la volonté de lutter en commun contre les problèmes mondiaux, mais il est apparu qu’il devenait difficile de faire cohabiter le capitalisme financier actionnarial anglo-saxon avec les capitalismes étatiques chinois, russe ou moyen-oriental.
 
 
D’où la tentation de retrouver la maîtrise de ses échanges extérieurs
 
Dans un monde en développement plus autocentré, laisser opérer la concurrence sur les échanges de biens et services, sans s’assurer au préalable de la réciprocité, n’est plus toléré dans un contexte de croissance moins soutenue. Alors que leur taux de croissance plafonne à 2,5%, difficile d’expliquer la permanence du déficit commercial des États-Unis qui, avec 500 Mds$ en 2016 (un plus haut depuis 2012), atteint 3,5% du PIB : 70% vis-à-vis de la Chine avec 347 Mds$, suivie de l’Union européenne avec 146 Mds$, puis du Japon avec 69 Mds$ et du Mexique avec 63 Mds$. Et si le pays est officiellement au plein-emploi, beaucoup d’Américains vivent avec un revenu faible quand ils n’ont définitivement renoncé à chercher un nouveau travail.
 
En renonçant à jouer le rôle de locomotive mondiale, la Chine et l’Allemagne qui cumulent des excédents commerciaux record (respectivement 3,5% et 7,8% du PIB), ont laissé la porte aux États-Unis pour qu’ils reprennent en main leur équilibre extérieur.
 
„► La Chine
 
La Chine, préoccupée par la transformation plus difficile que prévue de son appareil productif en surcapacité, s’efforce de maintenir sa croissance à un niveau suffisant, quitte à laisser se développer une surchauffe dans le secteur immobilier. Si le PIB chinois a progressé de 6,7% en 2016, soit son rythme le plus faible depuis 26 ans, Pékin a évité un atterrissage brutal au prix d’une envolée de sa dette, qui est passée de 147% du PIB en 2008 à 277% l’année dernière. La Chine n’a donc ni la volonté, ni la possibilité d’utiliser ses réserves de change - qui viennent de tomber sous le seuil psychologique des 500 Mds$ pour la première fois en six ans - pour jouer le rôle de locomotive mondiale. D’autant qu’elle est en proie à une fuite de capitaux qu’elle ne parvient à juguler qu’avec de grandes difficultés. Les sorties de capitaux ont atteint un record sans précédent à 755 Mds$. Si Xi Jinping jouait, à contre-emploi, le chantre du libre-échange lors du dernier sommet de Davos, c’est qu’il est bien placé pour savoir qu’il a désormais les mains libres pour finaliser son projet d’accord de libre-échange, le RCEP (Regional Comprehensive Economic Partnership), - conclu avec 16 pays de la zone Asie-Pacifique mais sans les États-Unis (après le renoncement de ces derniers au TPP) - et pour tirer ainsi le meilleur parti du gain à l’échange. La place est désormais libre pour permettre à l’Empire du Milieu d’accroître son influence. En effet, Pékin a un projet pour exporter ses surcapacités tout en se construisant un nouveau couloir d’échange : les "nouvelles routes de la soie", un des projets mondiaux les plus vastes et évolutifs, qui se propose de créer des corridors ferroviaires et maritimes interconnectant les différentes régions d’Asie centrale et du Sud-Est avec l’Europe. Ces gigantesques travaux d’infrastructures seront contrôlés et financés majoritairement par la Chine, grâce à un fonds chinois ad hoc de 40 Mds$ et à un prêt de la nouvelle Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (AIIB), basée à Pékin et regroupant 57 pays à prédominance asiatique mais sans le Japon. Si ce projet doit permettre de doubler les flux commerciaux d’ici à 2020 pour attendre 2 500 Mds$, il permet, à court terme, d’exporter acier et ciment chinois.
 
„► L’Allemagne
 
C’est une toute autre situation pour l’Allemagne qui affiche un taux de croissance de 1,9% et un excédent budgétaire de 19 Mds€ (largement aidée en cela par une politique ultra-accommandante de la BCE). Cet excédent budgétaire pour la troisième année consécutive est unique au niveau européen mais également mondial. L’Allemagne pourrait donc parfaitement jouer le rôle de locomotive européenne et mondiale. Avec ses 260 Mds€ d’excédent, elle est la seule avec la Chine à être bénéficiaire. Par ailleurs, son excédent commercial avec les États-Unis, qui s’élève à lui seul à 64 Mds$, fait dire à Washington que Berlin profite non seulement d’un euro « largement sous-évalué » grâce à une économie très exportatrice, mais qu’elle bénéficie également de « l’hétérogénéité économique au sein de l’UE ». Il rappelle aussi que Berlin ne dépense que 1,2% de son PIB pour son armée alors que 2% sont requis par les accords de l’OTAN, d’où la menace de Donald Trump de faire payer davantage ses alliés en échange de la protection américaine.
 
 
„► L’"America First"
 
Face à la persistance de ces déséquilibres commerciaux et conformément à son programme de campagne "America First", Donald Trump, à peine élu, a déjà mis fin par décret à la participation des États-Unis au TPP. Pourtant pour le Japon, l’Australie, Singapour ou la Malaisie, ce programme ne constituait pas qu’un abaissement supplémentaire des droits de douane, il permettait également de s’entendre sur les normes face au rival chinois. Il prévoyait de contraindre les signataires à s’engager sur le versement d’un salaire minimum, à refuser le travail des enfants, à en finir avec les avantages accordés aux sociétés d’état et à appliquer des normes environnementales strictes.
La nouvelle administration américaine considère qu’il vaut mieux négocier au cas par cas, suivant la désormais fameuse expression de Trump : Deal « gagnant-gagnant ». Cette position privilégie en réalité le rapport de force. Si des droits de douane peuvent être décrétés par le président américain (en totale contradiction avec les engagements de l’OMC), l’arme ne s’avère efficace que lorsqu’elle est brandie comme menace. Si les tweets de Donald Trump semblent freiner les ardeurs des industriels américains dans leurs investissements au Mexique, il s’agit plutôt pour l’instant d’un "wait and see". S’attaquera-t-il à son autre partenaire de l’Aléna qu’est le Canada ? Cela paraît inimaginable, tant les économies de même niveau de développement sont imbriquées.
Que peut faire Trump face à l’abyssal déficit chinois ? Xi Jiping n’est pas Enrique Peña Nieto, le nouveau président mexicain. Une décision unilatérale est difficilement envisageable. Pékin est le deuxième créancier des États-Unis après le Japon (sur un terrain de golf en Floride, MM. Abe et Trump viennent d’ailleurs de se réaffirmer 100% alliés). La capacité de nuisance chinoise, outre le fait de la réciprocité que subiraient les exportations américaines, réside dans sa faculté à vendre massivement les emprunts américains qu’elle détient. Les deux grandes puissances y perdraient beaucoup. Le deal gagnant-gagnant pourrait alors prendre la forme d’un effort chinois en contrepartie d’une plus grande liberté en mer de Chine, voire plus généralement en Asie. En effet, l’autre atout des États-Unis dans ce jeu de négociation est paradoxalement son désengagement des affaires du Monde.
 
Ce qui est rassurant, c’est le pragmatisme dont a fait preuve jusqu’ici le nouveau président américain. Devant la menace chinoise, il n’a pas hésité ce week-end à s’allier au Japon, malgré ses 70 Mds$ de déficit. La rencontre de Donald Trump et de Justin Trudeau d’hier s’est déroulée sans anicroche sérieuse, même si le désir du nouvel homme fort de la Maison Blanche est de bénéficier davantage des bienfaits de l’Aléna tant par rapport au Mexique qu’au Canada.
 
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La Chine, la Russie, l’Iran, l’Arabie Saoudite et la Turquie, toutes ces économies au pouvoir autocratique, l’ont bien compris et ne se gêneront pas pour prendre la place qui leur sera laissée, transformant ainsi le commerce international en arme géopolitique. La démondialisation est en marche et sera remplacée par un monde beaucoup plus dangereux.
 
 
Éric Venet
Directeur général de montbleu finance