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L’éventuel échec des négociations menées depuis sept ans entre l’Union européenne et la Canada illustre, une nouvelle fois, l’opposition d’une partie de la population à ce mouvement de plus grande libéralisation du commerce international qui impose des contraintes individuelles toujours plus pesantes au nom de « bienfaits économiques » collectifs. Le refus de la région autonome de Wallonie de contresigner le projet d’accord avec le Canada (CETA), signature dont l’UE a besoin pour le ratifier (les traités nous obligeant à l’unanimité), n’est pas forcément dû à des raisons de pur marchandage politique comme d’aucuns le pensent. Le Parlement wallon a, en effet, très largement travaillé en aval lors des négociations du traité sans toutefois pouvoir en changer la philosophie (cf. le discours du ministre-président Paul Magnette devant son parlement). Si l’on peut penser que l’agriculture belge pourrait être impactée par ces nouveaux accords, il s’agit davantage pour la Wallonie de savoir si ne peuvent pas être élaborées des normes reconnues et plus ambitieuses, tant environnementales que phytosanitaires, qui s’imposeraient aux parties, plutôt que de les « normaliser » dans le sens du moins-disant. Ce ne sont pas les relations avec le Canada qui sont en cause dans le rejet wallon mais, bel et bien, le fait que cet accord soit le premier traité bilatéral de nouvelle génération et qu’il prévaudra pour les négociations du TIPP, actuellement en cours avec les États-Unis et de plus en plus contesté. Ces traités bilatéraux veulent poursuivre le mouvement de libéralisation des échanges, alors que le dernier cycle de négociations multilatérales a échoué à Doha.
Leurs détracteurs y voient l’affaiblissement des normes environnementales et sanitaires au seul profit des échanges commerciaux. Pire, la possibilité offerte par ces traités régionaux aux multinationales d’ester en justice un État qui leur porterait préjudice par sa politique économique, devient insupportable aux yeux d’une population victime collatérale de ces mouvements de marchandises et de capitaux.

Quant à l’accord de partenariat transpacifique réunissant douze pays de la zone Asie-Pacifique, s’il a été signé, sa ratification est loin d’être acquise, les deux candidats à la Maison blanche ne voulant pas en entendre parler. Pourquoi de telles oppositions alors que l’on croyait acquis les bénéfices de cette fameuse mondialisation ?

Toujours plus de libre-échange…

Il est difficile de nier que les Trente Glorieuses, qui apparaissent désormais comme un âge d’or révolu du moins en termes de croissance, ont été portées par un formidable essor du commerce extérieur soutenu par une volonté politique commune de sans cesse libérer les entraves au commerce international (cf. les cycles du GATT). Après le succès des différents rounds de négociations du GATT, abaissant droits de douane et barrières non tarifaires, la création de l’OMC en 1995 voulait aller plus en avant et faciliter la circulation des services et des matières agricoles. Si l’on peut discuter des « termes de l’échange », c’est-à-dire des bienfaits économiques plus ou moins inégalitaires bénéficiant aux partenaires, au moins chacun y trouvait son compte. Le « multiplicateur extérieur » cher aux Keynésiens renforçait cette accélération de la croissance mondiale qui, à son tour, favorisait l’échange. Ainsi, le taux de croissance du commerce mondial a toujours été le double de celui de la croissance mondiale, du moins jusqu’à la grande crise de 2008. Même les chocs pétroliers n’ont pas eu raison de cette constance. Pourtant, ces bienfaits du commerce extérieur reposaient sur une hypothèse que de nombreux acteurs politiques ont occultée (ou que les économistes n’ont pas su mettre en avant !) : il ne peut y avoir un gain pérenne à l’échange que si les bienfaits ne sont pas trop déséquilibrés. Cela a globalement été le cas jusque dans les années 80. L’ouverture des frontières entre des pays à un même stade de développement était bénéfique pour chacun d’eux grâce aux économies d’échelle ainsi réalisées ou à l’agrégation d’une demande de différence devenue solvable. Quant aux échanges avec les pays en décollage économique, si ceux-ci n’avaient à offrir, dans un premier temps, qu’une main-d’œuvre à faible coût, assez rapidement cette dernière accédait à un certain pouvoir d’achat synonyme d’importation de biens occidentaux. Encore fallait-il que la balance des opérations courantes ne reste pas trop éloignée de l’équilibre.

Ce développement économique et commercial qui intégrait à la mondialisation les pays les uns après les autres (poétiquement nommé par l’économiste Kaname Akamatsu la Théorie du vol des oies sauvages) s’est déréglé lors du ralliement de la Chine à ce processus, qui peut être daté du jour de son adhésion à l’OMC en 2001 dont les accords avec les grandes puissances ont été gardés secrets. La taille gigantesque de l’Empire du Milieu par son marché et son nombre de travailleurs disponibles (alimenté par un exode rural massif) est venue déstabiliser les règles de l’échange et par la même ses bienfaits économiques. Les entreprises occidentales y ont vu, à juste titre, une possibilité de produire à de très faibles coûts. Malheureusement, elles n’ont guère pu avoir en contrepartie accès au marché intérieur. Devant alimenter sa machine à emplois, la Chine imposait la fabrication sur place, ce qui au passage lui permettait d’accumuler rapidement du progrès technique (et ce, par des moyens pas toujours équitables !). La taille imposante de ce nouveau marché alimentait la croissance mondiale. En effet, qui aurait voulu être absent d’un tel marché ? Par ailleurs, la part du marché intérieur, même très faible, laissée aux entreprises étrangères suffisait à soutenir la croissance de l’économie mondiale. Pourtant, les excédents commerciaux accumulés ont rapidement montré cette inégalité à l’échange. Les économistes répondaient alors qu’il s’agissait de la rançon de la croissance permise par ces échanges, voire la contrepartie d’un système monétaire international non optimal.

En résumé, le producteur occidental y gagnait par de moindres coûts de production qu’il partageait plus ou moins avec le consommateur qui à son tour améliorait son pouvoir d’achat mais perdait en termes de pérennité de l’emploi. Malheureusement dans le même temps, le fossé entre gagnants et perdants continuait de se creuser.

Puis vint la crise de 2008…

Les pays développés qui soutenaient leur croissance par l’endettement durent brutalement stopper ce modèle, la crise financière ayant braqué les projecteurs sur cet endettement dont jusqu’ici personne n’avait cure. Ne bénéficiant plus de cet échappatoire, les pays ont dû ajuster leur potentiel de croissance. Par un effet concomitant, la Chine s’est retrouvée en surcapacité de production. Ainsi, après l’avoir soutenue dans un premier temps par des plans de relance massifs, elle s’est résignée à changer son modèle économique pour privilégier désormais le secteur des services, moins polluant et plus autocentré en termes de développement.
Quant aux pays dits « développés », ils se sont enfin résignés à reconstruire leur système productif notamment sous la pression de leur population. Les États-Unis (les premiers à sortir de la crise) ont ainsi enclenché ce mouvement de relocalisation. Néanmoins, les classes sociales touchées par la vague de délocalisations ne retrouveront que lentement leur place dans la nouvelle économie qui se profile, générant de la sorte un sentiment de frustration et d’abandon. Dès lors, il n’est pas difficile d’expliquer cette remise en cause d’un ordre économique uniquement basé sur le concept macro-économique des bienfaits des mouvements de marchandises et de capitaux, et qui ne tient pas compte des incidences sociétales.

Les grands mouvements politiques qui se multiplient ne sont que le reflet de cette problématique. Au-delà d’un « populisme » facile qui menace l’ensemble des vieilles démocraties, le vote anglais en faveur du Brexit est peut-être l’occasion de réinventer un modèle économique plus soucieux des retombées positives et moins inégalitaire pour l’ensemble de la population. Cela nécessitera un courage politique mais également intellectuel. N’en doutons pas, politiques et économistes sont condamnés à se réinventer pour offrir à cette génération une nouvelle perspective…

Par un étrange clin d’œil de l’Histoire, ce même jour, les dirigeants des BRICS se retrouvent à Goa pour décider du doublement du montant des échanges entre leurs économies. Une façon comme une autre d’échapper à la remise en cause de ce mouvement d’ouverture venue de l’Ouest !

Éric Venet
Directeur général de montbleu finance

Source : Montbleu Finance, Eric Venet