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Le phénomène est mondial. On compte aujourd’hui près de 70 murs, contre une dizaine après 1945. Peu efficaces, ils servent surtout à exorciser les angoisses de la globalisation.

De la chute du mur de Berlin…

La chute du mur de Berlin ouvrait une nouvelle période historique : la fin du monde bipolaire et le triomphe du système capitaliste sur le système communiste, de la démocratie sur l’autocratie. Les efforts financiers majeurs de l’Allemagne de l’Ouest soutenus par l’Union européenne allaient permettre la reconstruction d’une nation. L’adhésion de la Chine à l’OMC allait propager ce capitalisme triomphant à l’ensemble de la planète avec la multiplication des échanges commerciaux et financiers source de la croissance économique mondiale mais, de par son déséquilibre à l’échange, porteuse de contradictions destructives (cf. chronique du 04/04/2016 La tempête financière apaisée, l’économie mondiale peut bénéficier de vents d’Ouest favorables). La grande crise de 2008 viendra mettre un terme à cette apogée de la mondialisation.

Après avoir utilisé les derniers expédients que représentait l’endettement public massif, afin de sauver le système bancaire et donc le système économique, le monde développé a dû se restreindre à l’austérité pour rétablir un semblant de rigueur budgétaire. Il a été grandement aidé en cela par des politiques monétaires dites « non conventionnelles » repoussant sans cesse les derniers tabous monétaires jusqu’à l’instauration de taux négatifs. Symbole s’il en est de l’aberration du système, ces taux négatifs défient l’entendement du citoyen « non initié aux subtilités technocratiques » d’un système poussé à son extrême. Ils sont également considérés comme le symbole de la déconnexion d’un système économique avec ses agents, d’un citoyen avec la technostructure qui le gouverne.

Cette déconnexion ne peut être supportée que lorsque le système économique continue de remplir ses fonctions et de répondre aux aspirations des individus. Or, la reprise économique à travers le monde n’a pas été suffisante pour que chacun retrouve son niveau de vie d’avant-crise. Elle a bénéficié en premier lieu aux plus riches sans que cette richesse ne ruisselle vers les plus démunis, creusant les inégalités même si le monde de l’extrême pauvreté a reculé. Au fur et à mesure que la proportion de ceux qui en sont exclus augmente, elle devient de moins en moins tolérable et le désir de « renverser la table » se fait plus présent. Le déclenchement de la fracture intervient lorsque le politique ne parvient plus à justifier le système économique en place, soit parce qu’il est lui-même incapable de prendre de la hauteur et trouver en son sein les forces nécessaires au renouvellement, soit parce qu’il est incapable de comprendre que son discours est désormais inaudible auprès du citoyen. Le dernier exemple en date de cet état de déconnexion anachronique est la volonté de mettre en place un traité supplémentaire de libre-échange comme le CETA qui aura du mal à être ratifié du côté européen, alors que les dysfonctionnements du système néo-libéral se sont aggravés (cf. chronique du 24/102016 Le balancier commercial ou comment repenser la mondialisation). Ne parlons pas du TTIP (Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement) qui semble mort-né des deux côtés de l’Atlantique.

Au mur mexicain…

Le phénomène de déconnexion entre le système économique et ses membres existe des deux côtés de l’Atlantique comme vient de le montrer avec fracas l’élection de Donald Trump.

Il est d’autant plus difficile à comprendre que les États-Unis sont le pays qui, sur le papier, a le mieux réussi à relancer son économie avec une expansion depuis 8 ans et un taux de chômage très faible autour de 4,9%. Certes, le taux de participation de l’emploi ne dépasse pas 62%-63% de la population active, ce qui suggère qu’une partie non négligeable de la population a renoncé à rentrer dans le système. Les 15 millions d’emplois industriels détruits pendant la crise n’ont pas été remplacés par des emplois stables dans le même secteur. Ils l’ont plus été dans celui des services et ne viennent pas forcément se substituer à ceux d’avant-crise. Ce sentiment de déclassement devient alors profond mais n’a guère d’écho dans la classe politique qui s’évertue à prôner les mêmes recettes d’autosatisfaction alors même que le jeu parlementaire semble bloqué entre un désormais ex-président élu avec de fortes aspirations et un pouvoir législatif pratiquant l’abstention.

Dès lors, la tentation était grande de balayer l’establishment politique, non pas sur un programme politique et économique mais au nom de la rupture. Paradoxe ultime, c’est un milliardaire qui l’aura pressenti et aura su rassembler la contestation autour de son nom. Au sein d’une campagne d’une rare violence n’hésitant pas à flatter les vils ressentiments d’une partie de la population, il aura su tenir jusqu’au bout et emporter la victoire. Malgré des propos sexistes outranciers, les femmes ne se sont pas détournées. Malgré des propos racistes et xénophobes, ses scores chez les latino-américains ont été élevés. Lorsqu’en s’adressant aux afro-américains il demande « qu’avez-vous à perdre ? », alors que les heurts raciaux se sont multipliés malgré la présidence d’Obama, il contrecarre une mobilisation massive contre ses propos. Lorsqu’il stigmatise une presse qui est entièrement pour Hillary Clinton (on ne saurait le lui reprocher eu égard aux propos excessifs qu’il a tenus durant sa campagne), il crée autour de sa candidature un sentiment d’unité et de communauté pour certains exclus.
Alors vient finalement le concept du « mur ». Ce fameux mur mexicain qui doit s’étendre tout le long de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, et qui existe déjà pour partie, mais devient le symbole politique du nouveau président Trump.
Un mur bien illusoire pour : se fermer à l’immigration et aux arrivées de population qui dilueraient un peu plus l’American way of life, comme le ressent une partie non négligeable d’Américains ; se protéger des importations chinoises qui bénéficieraient d’une concurrence déloyale que ce soit par une manipulation du taux de change ou un soutien public déguisé ; favoriser le retour des capitaux américains.
Mais c’est aussi un mur de forteresse qui sonne une retraite permettant de ne se consacrer qu’au soutènement de ce même édifice.

Au nouveau mur d’Hadrien de l’Europe…

Un mur est défensif, visant à se protéger hypothétiquement contre une invasion…

L’Europe a aussi ses murs en Hongrie, en Macédoine, en Autriche, en Lettonie, en Estonie, murs qui ont plus pour vocation d’endiguer les angoisses que crée la globalisation que d’endiguer l’immigration. Celle-ci trouve toujours un point d’entrée en Europe tant ce besoin d’immigration est fort face au déferlement de violence aveugle dans les zones de guerre de Syrie, de Libye et d’Irak, sans compter l’immigration économique qui ne peut que s’amplifier si l’écart de richesse s’accroît encore entre les rives de la mer Méditerranée.

… Un mur est également un symbole de consolidation

L’Empire romain a fait construire le sien au nord de l’Angleterre entre 122 et 127, lorsque l’empereur Hadrien a décidé de stabiliser son territoire après les conquêtes de son prédécesseur, Trajan.
Aujourd’hui, c’est bien l’absence de cette consolidation qui a poussé les habitants du Royaume-Uni à demander la sortie de l’Union européenne. Certes, au moment du vote, il s’est agi plus de contester les méfaits trop criants d’une liberté de circulation des hommes et des capitaux au sein d’une zone non suffisamment uniforme sur le plan économique. La victoire du Brexit a autant surpris les politiques qui ont, pour des raisons de tactique électorale, pris parti pour une sortie, que ses partisans eux-mêmes. Mais le fait est là, et à l’heure de la mise en application politique, la question se pose de façon criante : négocier une sortie mais avec quelle Europe et pour quel Royaume-Uni ?
L’élection de Donald Trump vient peut-être de faciliter la réponse. Le retrait annoncé de l’hégémonie américaine sur le reste du monde est définitivement acquis. Celui-ci devra s’occuper de lui-même. L’Europe est donc désormais livrée à elle-même, entre une Amérique qui se recentre sur sa richesse intérieure et une Russie qui a définitivement réussi son retour sur l’échiquier mondial. Les derniers entrants dans l’Union européenne, qui ne seront pas forcément protégés par le parapluie de l’Otan, devront accepter une plus grande intégration européenne ou prendre le risque de devenir une zone tampon avec le grand voisin russe.
Le nouveau mur d’Hadrien reste à construire mais le lieu de son édification n’est pas encore clairement défini. Il devra consolider non pas un empire mais une union d’états démocratiques qui auront fait le choix de s’allier, au risque d’une plus grande symbiose et d’une perte de souveraineté. Cette zone sera d’autant plus attractive, et donc plus grande et efficace, qu’elle se construira autour de choix clairs et sans ambages.

L’histoire récente vient de nous montrer qu’un grand débat démocratique est nécessaire mais cette fois sans vils arguments démagogiques ni viles flatteries. Les échéances démocratiques qui arrivent en Europe sont la dernière chance « de » et « pour » l’Europe.
La tâche est lourde pour relever le défi !

Éric Venet
Directeur général de montbleu finance

Source : Montbleu Finance, Eric Venet